La statistique monumentale du Calvados

 Un indispensable dans la bibliothèque

 de l'amateur d'histoire de la Normandie

C'est quoi une statistique monumentale ?

      Pas de mathématiques dans cette statistique ! 😊

Le mot est employé dans son sens singulier, très en vogue dans le milieu des érudits du XIXe siècle. Il s'agit d'un relevé, d'un inventaire systématique des monuments (églises, chapelles, manoirs, châteaux, etc.) du Calvados, commune par commune, réalisé depuis les années 1830 jusqu’aux années 1860, avec analyse et rappels historiques.

Ça doit être drôlement pointu, c'est un livre exclusivement pour les spécialistes, non ?

    C'est un livre effectivement très utile aux "spécialistes" : archéologue, érudits, historiens, généalogistes, élus locaux, services culturels, bibliothécaires, professeurs... Mais la notion de "exclusivement" est très excessive, inutilement limitante. Oui, on y trouve des faits peu lus, des aspects peu discutés de nos communes. Est-ce un savoir secret ? Un texte sacré qui ne doit passer que de main d'initié en main d'initié ? Évidemment pas ! Il est exact que l'on y trouve des mots peu usités, une terminologie de description (souvent "inventée" par son auteur et c'est l'un des aspects géniaux de l'œuvre, puisque le créateur de toute une terminologie, de toute une typologie l'applique ici à notre - chanceux - département). Mais, que je sache, un aquarium ou un géranium n'ont jamais intimidé personne. Pourquoi en serait-il ainsi du triforium ?

     C'est justement un outil parfait pour apprendre, apprendre à nommer des choses qu'on a sous les yeux toute l'année. Apprendre à comparer, ensuite, d'un monument à l'autre. Ce jeu, dans nos communes si riches, peut s'épanouir sur un périmètre limité. Telle église, telle autre à quelques kilomètres présenteront des différences que ce vocabulaire aidera à observer puis à décrire. Apprendre à transmettre enfin. Parler de nos monuments aux plus jeunes, savoir nommer ce que l'on aime, savoir narrer aux plus jeunes afin d'éclairer leur curiosité naturelle. Cette œuvre est un outil formidable pour qui se lance. Et au minimum, sa présence dans une famille assure la conservation du savoir au plus près de ce qui doit être conservé. Pour référence, contre l'oubli ou le désintérêt, voire pire, le mépris et les velléités destructrices.

Dites-nous en un peu plus

     Il s'agit d'un inventaire systématique de tout ce qui, selon les moyens d’observation de l’époque, relève de l’activité de l’homme dans le paysage. De tout monument édifié en des temps reculés et de toute trace laissée par l’occupation d’un lieu (oppida, villages abandonnés, champs de bataille, etc.).

      C’est aussi le relevé du passage des voies antiques sur chaque commune ; des traces d’occupation gallo-romaine décelables par la présence de tuiles à rebord ou autre artefact dans les labours ; la mention des découvertes de trésors monétaires, etc.

      Les monuments médiévaux, innombrables, sont méticuleusement étudiés. Des propositions de datation sont données en fonction des différents remaniements. Cette fine analyse permet de relier certains édifices et de comprendre de nombreux aspects de la culture artistique locale à un moment précis de l’histoire. Un lien est également créé avec leurs bâtisseurs.

                 UN OUTIL POUR LE GÉNÉALOGISTE OU LE SIMPLE CURIEUX

     Est rappelée l’identité des seigneurs d’alors. Leur généalogie est abordée et leurs faits et gestes, notamment durant la conquête de l’Angleterre, souvent détaillés. Un rappel des différentes chartes de création (abbayes, etc.) ou de la littérature historique locale antérieure à la rédaction est proposé.

     Ainsi le chercheur, professionnel ou amateur, y trouve une mine intarissable de sources.

                                                  UN IMMENSE RECUEIL D’ILLUSTRATIONS

     Grâce à la contribution de magnifiques artistes comme Georges Bouet, l’œuvre propose plus de 1000 reproductions de dessins anciens. Y figure parfois la seule vue connue d’un monument disparu depuis.

     Conçue pour animer la lecture, cette riche iconographie permet de rythmer très agréablement la lecture et constitue un legs exceptionnel.

Donnez-nous un exemple

VER

Ver, Verum, Ver

   L’église de Ver présente deux styles bien distincts dans son chœur et sa nef. Celle-ci appartient au style roman, aussi bien que la tour appliquée, du côté du sud, contre la dernière travée. Le chœur, au contraire, appartient au style ogival de la fin du XIIIe siècle.

   Après ce premier aperçu, nous dirons que la nef a conservé sa porte occidentale avec une saillie ornée de zigzags, des murs construits en arête de poisson et deux portes latérales, l’une au sud, l’autre au nord, qui ont été bouchées. La porte méridionale a son archivolte ornée de tores et le tympan garni de pierres symétriques formant damier. La porte du nord n’offre aucune moulure : le linteau est taillé en forme de fronton et surmonté d’un cintre de décharge sans ornements. Au-dessus de la porte méridionale on voit, dans une niche, la statue de saint Martin, monté à cheval, coupant son manteau : je crois qu’elle peut remonter à la fin du XVIe siècle. Toutes les fenêtres ont été refaites au siècle dernier. 

   La tour est élégante, composée de cinq étages en retrait. En voici le dessin. 

   L’arc triomphal, entre chœur et nef, est à plein cintre, orné de gros tores et porté sur deux colonnes romanes à chapiteaux bien conservés. Le chœur, composé seulement de deux travées, est voûté. Les arceaux croisés viennent reposer sur des colonnettes que je serais tenté de rapporter au commencement du XIVe siècle plutôt qu’au XIIIe. Une fenêtre subdivisée en trois baies occupe le chevet.

   On a fait depuis quelques années, au chevet de l’église, une sacristie avec une chambre au-dessus. Cette chambre est séparée du sanctuaire par la fenêtre à trois baies dont je viens de parler, laquelle a reçu des vitraux de couleur, venus de Choisy-le-Roi, qui sont suffisamment éclairés par la lumière de la sacristie. 

   La chapelle méridionale de la croisée a été construite en 1852 par les soins de M. Prevel, curé actuel, et sous l’administration de M. Barbet, depuis longtemps maire de cette commune, aux frais de Mlle Le Carpentier, propriétaire à Ver. L’autre chapelle du transept, du côté du nord, est plus ancienne, peut-être du XVe siècle ou de la fin du XIVe.

   Dans les bas-côtés de la nef, en entrant dans la chapelle du transept, on voit, d’un côté, la pierre tombale du R. P. Sandret de la Compagnie de Jésus, missionnaire, mort à Ver en 1771 pendant la mission qui y avait lieu. De l’autre, une pierre se rapportant à un membre de la famille de Gouet.

   L’église de Ver est sous l’invocation de saint Martin. Le chapitre de la cathédrale nommait à la cure et percevait les dîmes, à charge de faire une rente au curé.

Grange aux dimes

   Près de l’église, au sud, se voit la belle grange dîmière du chapitre construite en pierre avec cinq contreforts sur les faces, trois aux extrémités, et une entrée couverte en saillie au centre. Elle peut remonter au XIVe siècle.

   On trouve, au sud de l’église, sur le bord de la route de grande communication allant à Crépon, une porte à cintre surbaissé ornée de tores qui fait suite à un beau mur garni de contreforts espacés régulièrement. Cette construction, qui dépend d’une ferme appelée la Jurée, remonte au XIVe siècle. L’entrée d’une ferme appartenant à Mlle Le Carpentier est aussi assez ancienne. D’autres maisons encore pourraient être citées à Ver, s’il ne fallait se borner à quelques indications.

Chapelle Saint-Gerbold

   À 2 kilomètres de l’église de Ver, du côté de l’est et sur la rive gauche de la rivière de Provence, existait autrefois la chapelle Saint-Gerbold ; il n’en reste plus les moindres vestiges. Près de là était un cimetière dans lequel on a trouvé beaucoup de cercueils en pierre. On rapporte que la chapelle avait été construite près du lieu où avait abordé saint Gerbold, évêque de Bayeux, qui parvint de l’Angleterre sur nos côtes par une navigation miraculeuse.

Antiquités romaines

   J’ai constaté la présence de tuiles à rebords, dans les terres cultivées entre Ver et Crépon mais, dans l’incertitude des limites de ces deux communes, je n’oserais affirmer que ces terres appartiennent au territoire de Ver, bien que j’aie lieu de le supposer.

Voici la fiche consacrée à Ver-sur-Mer (tome 3, canton de Ryes)

Arcisse de Caumont

Le pionnier de l'archéologie française

      Arcisse de Caumont est né à Bayeux, au 17 rue des Chanoines. Issu d’une famille de juristes originaires de Cheux, il suit sa scolarité à Bayeux puis au collège de Falaise. Diplômé en droit de l’université de Caen, A. de Caumont se détourne rapidement de sa formation pour se consacrer à sa passion, les sciences, notamment naturelles.

   Ce jeune homme d’à peine 20 ans se lance sur les routes du Calvados pour explorer la nature du sol et des reliefs. Ses très nombreuses promenades d’étude l’amènent à dresser la Carte géologique du Calvados en 1825. Un lien se crée alors naturellement avec l’observation du patrimoine. Le sol est intimement lié à la culture via la roche, matériau de l’architecture d’un territoire, mais aussi les artefacts, les traces de fossés, les empreintes laissées par les bâtiments, le tracé des voies anciennes.

   Influencé par une culture romantique venue d’Angleterre qui prône le culte du patrimoine et des vestiges du passé, puissants stimulants de l’imaginaire et la créativité artistique, il décide d’appliquer des méthodes scientifiques à l’analyse et à la classification des monuments, avec un souci particulier de vulgarisation, de simplicité afin que le plus grand nombre accède à cette connaissance.

 

Il imprime un mouvement de rationalisation à la recherche et propose des méthodologies inspirées des sciences naturelles (avec pour modèle Linné ou Cuvier). Il comprend les fonctions des différents éléments, les met en relation et, à l’image de Lamarck, s’intéresse aux évolutions. Il se penche sur les formes, donc les styles, recherche les transitions afin de reconstituer une chaîne historique, une chronologie. Sa démarche mène à la rédaction de son Cours d’Antiquités monumentales (1830) puis de son Abécédaire d’archéologie, une première en France.

Ces œuvres en font l’un des pères de l’archéologie et de l’analyse architecturale des monuments, notamment du Moyen-Âge, dans notre pays. Son influence sur ses contemporains est immense et lui permet de construire un réseau national de sociétés savantes locales très actif. C’est en fouillant les fonds numériques des plus grandes universités américaines que l’on comprend aussi l’étendue internationale de l’engouement intellectuel qu’il déclenche en son temps.

Pourtant, aujourd’hui, jusque dans sa région natale, beaucoup ont oublié sa marque. Cette réédition contribue à l’œuvre visant à transmettre son histoire et l'histoire de son travail.